L’Art du XXème siècle, figuration et abstraction      L’homme immortel ?
Malgré la critique de Baudelaire la photographie, loin de désespérer l’emballement des peintres les a encouragé a modifier leur approche du monde.La photo et le cinéma ont fait main basse sur l’image et le visage ne peut plus être traité comme avant. Le peintre doit trouver d’autres moyens pour aborder le visage. Picasso a tenté de tourner la difficulté mais la fausse querelle figuration-abstraction a laissé le visage orphelin.
Bacon l’avait pressenti. La photographie et le cinéma modifiaient totalement le rapport à l’image et à la peinture. Il fallait trouver, « faire » autre chose de sa fixité, introduire une temporalité nouvelle, pour qu’elle n’en soit pas le parent pauvre voué à la disparition. Bacon l’avait pressenti. Picasso avait ouvert une voie : celle de la déconstruction, de la transformation, de la déformation. Pour dire quoi ? « Le mouvement de la chair », les signes de l’altération, l’essentielle temporalité. Mais là où Picasso s’en est tenu à de la distorsion, et n’a su aller au-delà de cette sorte de massivité de l’image, Bacon a réellement introduit le mouvement, la durée, l’espace dans son oeuvre, plus et mieux qu’aucun autre, et a rendu ses images plus et mieux vivantes qu’aucun autre.

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Picasso : Autoportraits,


Bacon sait que la reproduction de conquêtes formelles déjà exprimées, la répétition d’un schéma figuratif, pourrait devenir une habitude, une formule rassurante qui le conduirait à une illustration conventionnelle.
La tête est l’endroit central, par le biais de l’exécution picturale, l’artiste peut détruire, effacer, subvertir le système de défense qui, dans la vie courante, masque et opprime la vraie nature de l’homme, instinctive et animale.
Bacon est largement un artiste autodidacte. Parmi ses influences, on reconnaît Pablo Picasso bien sûr et Diego Vélasquez, Nicolas Poussin ou encore Rembrandt. Au cours d'un entretien, il affirma que son influence du surréalisme ne provenait pas d'un peintre, mais des films de Luis Buñuel. Il traita plus tard ses premiers travaux avec dédain et détruisit la majeure partie de ses oeuvres antérieures en 1944.

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F. Bacon : Trois études de portrait de Muriel Belcher, Collection privée


1945 marque son entrée officielle dans le monde de la peinture avec « Trois études de figures au pied d'une crucifixion ». Le tableau, d'une rare violence expressive, choque au lendemain de la seconde guerre mondiale où l'on préférerait oublier les images d'horreur que celle-ci a engendrées.
Ces corps ramassés à l'extrême, tordus et écrabouillés, musculeux, disloqués, ravagés, ces distorsions crispées, ces contractures paroxystiques, ces poses quasi acrobatiques, sont d'abord signes de fulgurances nerveuses et d'un emportement furieux, presque athlétique, plus somatiques que psychologiques de la mystérieuse animalité d'anthropoïde solitaire et désolée qui est en chaque homme.

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Velasquez : Innocent XF. Bacon : Etude à partir du portrait du pape Innocent X


Le choix obstiné du triptyque comme la série des portraits de papes témoignent d'un rapport particulier à la religion et donc à la souffrance. La peinture de Bacon semble représenter des êtres saisis dans l'instant qui suit un coup de poing ou amochés comme ont pu l'être « les gueules cassées » de la Grande Guerre, des êtres vivants monstrueux et tentaculaires avec de longs cous et de petites têtes difformes, des êtres désarticulés, démantibulés, écorchés ; représentés dans des poses improbables. Les couleurs sont souvent vives (orange et rouge en contraste avec des fonds sombres ou l'inverse).
Au cours de sa carrière, Bacon affina son style, délaissant les images de violence crue de ses débuts pour préférer « peindre le cri plutôt que l'horreur », prônant que la violence doit résider dans la peinture elle-même non dans la scène qu'elle montre.
Deleuze écrit : « La viande, l’objet le plus haut de la pitié de Bacon. » Il défait le visage, il l’ouvre. Il peut même le retourner. Les dents, que l’on a si rarement vues dans la peinture, apparaissent non dans un sourire, mais dans un cri.
On s'accorde à penser que Picasso et Bacon sont les deux peintres majeurs du xxe siècle, on remarqua qu'aucun des deux n'abandonna la représentation de la figure humaine.

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Pendant la première partie de sa vie, de 1980 à fin 1982, Basquiat fait de la peinture sur toile, représentant le plus souvent des personnages squelettiques et des visages ressemblant à des masques. Ce qui montre son obsession de la mortalité de l'Homme.
La seconde partie sera marquée par l'influence de l'héroïne dont il devient dépendant. Les souffrances dues à la drogue sont représentées par une dissociation des membres et des déformations multiples des éléments anatomiques.
La peinture des plus grands peintres du XX ème et du XXI ème siècle ressemble à notre époque et en est l’expression, brutale et inquiétante, visages et corps blessés , mutilés. Aujourd’hui le corps de la femme sportive est le modèle dominant, même si un peintre comme Botero construit un monde où l’obésité semble être une des normes esthétiques possibles.

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Charles Laughton dans Quasimodo, Film de Worsley


« Nous n’essaierons pas de donner au lecteur une idée de ce nez tétraèdre, de cette bouche en fer à cheval, de ce petit oeil gauche obstrué d’un sourcil roux en broussailles tandis que l’oeil droit disparaissait entièrement sous une énorme verrue, de ces dents désordonnées, ébréchées çà et là, comme des créneaux d’une forteresse, de cette lèvre calleuse sur laquelle une de ces dents empiétait comme la défense d’un éléphant, de ce menton fourchu, et surtout de la physionomie répandue sur tout cela, de ce mélange de malice, d’étonnement et de tristesse. » V. Hugo. Notre Dame de Paris.

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Burt Lancaster


Pour Aboucaya :« Le sourire publicitaire est un sourire aussi proche que possible du sourire franc, installé. C’est le sourire dento-labial dans sa plénitude et son apothéose : surface du sourire, dans laquelle s’inscrivent pour le meilleur impact des dents du sourire et leur espace d’inocclusion égal à celui de la position physiologique du repos. »
Querelle des Anciens et des Modernes ? Le visage s’éloigne de la peinture et s’investit dans la photographie. Les tableaux des peintres sont tombés des cimaises, remplacés par des photographies, derniers refuges des portraits réalistes. Les images, aujourd’hui captées par le cinéma et la photographie, font la loi sur le marché. La société est de plus en plus soumise à la mode d’esthéticiens et de stylistes provoquant la fuite en avant d’individualités cherchant l’exploit et l’originalité dans une débauche technologique.
Le pinceau et le ciseau sont remplacés par le bistouri et la « souris ». Art informatique, juxtaposition de deux mots antithétiques. D’un côté nous assistons à la course à l’exhibitionnisme et de l’autre un retour à l’obscurantisme.
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Les extrémistes semblent avoir pris le pouvoir. Deux forces s’affrontent : les tenants des prouesses du virtuel et les prêtres du fanatisme.
« Lieu d’expressivité permanente et de la différence infinitésimale, le visage est une voie royale pour démarquer l’individu et traduire son unicité. Plus une société accorde de l’importance à l’individualité, plus grandit la valeur du visage. » D. Le Breton. Des Visages.
« La crise de l’art correspond à l’expression de l’angoisse individuelle du sujet humain face à sa propre mort, et la crise écologique serait la manifestation observée, dans la nature elle-même, d’une angoisse collective face à l’éventualité pressentie d’une fin de l’espèce humaine » J.C. Besson Girard. Décroissance économique.
J.C. Besson Girard évoque « l’aura », souffle en latin, pour évoquer l’émanation, principe subtil, d’un corps ou d’une substance. Des peintres de la fin du XIX ème siècle seront sensibles à cette notion.
Avec la photographie et la reproduction technique des oeuvres, cette « aura » est mise à mal. Celle-ci sera progressivement éliminée, malgré un passage par le cubisme. La figure humaine est évacuée annonçant la venue de futurs massacres et de toutes négations de la personne humaine.
Avec Malevitch, Kandinsky, Mondrian le jugement du figuratif se confond avec la condamnation des iconoclastes qui poursuivaient les auteurs voulant illustrer l’Eternel, le Vivant et par conséquent interdiction de figurer quoique ce soit de sa Création.
« A la figuration, qui est toujours en relation avec la finitude d’un « pour la Mort », Malevitch oppose constamment « l’infinitude » de la non-figuration qui est, selon lui, un « pour la Vie ». J.C. Besson Girard.
Celui-ci ajoute que « la société industrielle avec son credo mercantile et sa soumission à la rationalité technicienne ne peut accéder au spirituel et que le musée est le cimetière de la représentation que celle-ci a d’elle-même ».
Il faut rappeler les analyses de Walter Benjamin : « l’unicité de l’oeuvre d’art est identique à son inscription dans le système de la tradition. A l’origine, l’inscription de l’oeuvre d’art dans le système de la tradition trouvait son inscription dans le culte. Les plus anciennes naquirent, nous le savons, au service d’un rituel, d’abord magique puis religieux.
Aujourd’hui de nouveaux rituels d’art ont pris place dans nos sociétés. Les visages se veulent oeuvres d’art.

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Orlan : “Self-Hybridations”


Oeuvre de chair, d’inclusions, d’os, d’implants, de silicone et d’interventions chirurgicales: itinéraire d’une mutante...? Le credo d ’Orlan : « J’ai donné mon corps à l’art ». Manifeste contre les standards de beauté. « Je fais un travail classique d’autoportrait avant de le faire osciller entre défiguration et refiguration, entre folie de voir et impossibilité de voir. » Epoque charnière ou technologie, génétique et identité se bousculent...
L’avenir doit-il être à la mondialisation et l’uniformisation des formes de beauté ? Le corps va-t-il se substituer à la religion ?
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« Piercings et tatouages affirment l’appartenance à une nouvelle société où en changeant son corps on cherche a changer son existence. » David Le Breton.
Supprimer, transformer le visage par la religion et… l’abstraction ?

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Julius Wiedemann : Beautés digitales, Ed. Taschen


Ainsi chaque individu pourra choisir son visage à partir d’une image numérique qui sera corrigée et façonnée selon le « sur mesure », puis adressée au chirurgien, qui, sculptera et adaptera le « choix » de son patient sur son visage déjà abandonné au souvenir. Rien ne devrait empêcher de renouveler son apparence. On change de lentilles de couleurs différentes, de coupes de cheveux, de maquillages et pourquoi pas de visages.
Grâce et disgrâce ne sont plus affichées sur les cimaises mais sur les visages stéréotypés avant d’être numérisés suivant les critères changeants d’une société privée de rituels et de spiritualité.
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Greta Garbo


La chirurgie esthétique peut être en contradiction avec elle même; elle peut être l’expression d’un idéalisme et opprimer en voulant se conformer a des modèles préexistants. Le Dr. Pitanguy , chirurgien en esthétique, disait: « éviter de définir la beauté mais la reconnaître.Il faut réconcilier les gens avec leur image. »
On veut bien vieillir mais ne pas être vieux !
Séduction et immortalité deviennent les vecteurs des sociétés occidentales.
Le beau est une notion subjective qui évolue d’une société à l’autre, d’une époque à une autre, sans doute d’un individu à l’autre.
Aujourd’hui l’effacement du visage, ou à l’inverse sa mise en évidence, peut donc signifier à la fois l’appel à la vie et le désir de mort, l’altérité et la transcendance ou leur refus.
K. Malevitch utilise le terme de « sans visage », il se refuse au nom de l’Art de représenter l’aspect physique du sujet dans ses formes visibles.

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K. Malevitch : Carré noir


Le XX ème siècle a entamé le lent trajet de la dépersonnalisation, de l’effacement du visage. « Désormais, dans l’art contemporain, le visage, devient presque un signe parmi des signes, le "support de hasard" de tentative de mise en image.
Réduit à ses initiales, il n'est plus qu'une figure où s’accentue l'absence d'identité, l’absence de l’expression, l’absence de toute évidence. Ce qu'on a l'habitude de nommer la crise du sujet se voit confirmer avec des portraits qui se transforment en visages anonymes. » Itzhak Goldberg. La disparition des visage.

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Raphaël : Madonna Large Cowper